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La grammaire expliquée

Pourquoi le chinois a trois mots pour « pouvoir » (et le français s'en sort avec deux)

Pourquoi le chinois a trois mots pour « pouvoir » (et le français s'en sort avec deux)

Demande à un débutant comment on dit « pouvoir » en chinois, et il finira par récolter trois réponses : 会 (huì), 能 (néng), 可以 (kěyǐ). Les trois sont glosés « can » ou « pouvoir » dans tous les dictionnaires. Les trois occupent la même place dans une phrase. Et un apprenant qui vient de ranger « pouvoir » comme une seule idée se retrouve à devoir en tenir trois, sans raison évidente de ce que le français, lui, s’en sort avec deux.

Il y a une raison, et ce n’est pas une bizarrerie du chinois. Le verbe français « pouvoir » (et son cousin anglais « can ») fait le travail de plusieurs idées distinctes à la fois, et la plupart des langues du monde séparent au moins une partie de ce travail, exactement comme le fait le chinois. Cet article, c’est la version approfondie de cette histoire : ce que « pouvoir » recouvre vraiment, à quoi ressemblaient les caractères 会/能/可以 avant même de signifier « pouvoir », et pourquoi une affirmation que tu as peut-être déjà lue en ligne à propos de 能 relève davantage de l’étymologie populaire que du fait établi.

Comment choisir entre 会, 能 et 可以 ?

会 (huì), c’est une compétence apprise, quelque chose que tu sais faire parce que tu l’as étudié ou pratiqué : 我会游泳 (je sais nager). 能 (néng), c’est une capacité que les circonstances t’accordent, ta condition physique ou la situation dans laquelle tu te trouves là, maintenant : 我能游一千米 (je suis capable de nager un kilomètre, aujourd’hui, dans cette piscine). 可以 (kěyǐ), c’est la permission ou l’acceptabilité : 这里可以游泳吗?(Est-ce qu’on a le droit de nager ici ?). Les trois questions qui se cachent derrière les trois mots sont, respectivement : as-tu appris ça, en es-tu capable en ce moment précis, et as-tu la permission de le faire. Le français répond à ces trois questions avec un seul verbe, savoir ou pouvoir selon les cas, et laisse le contexte faire le tri.

Voilà la réponse courte. Le reste de cet article raconte d’où viennent ces trois idées, et pourquoi elles sont plus anciennes et plus étranges qu’une simple règle de grammaire.

Trois idées cachées dans un seul mot

Les linguistes ont un nom pour l’angle mort que le français et l’anglais recouvrent d’un seul mot. Dans Mood and Modality, F.R. Palmer scinde ce que la grammaire appelle la modalité en deux grandes familles : la modalité propositionnelle, qui porte sur la confiance du locuteur dans la vérité de quelque chose (c’est la modalité épistémique, le « ça doit être » ou le « ça se pourrait » de la supposition), et la modalité événementielle, qui porte sur la possibilité qu’une chose pas encore réelle le devienne. La modalité événementielle se scinde elle-même en deux : la modalité déontique (la permission et l’obligation, imposées de l’extérieur, par des règles ou par une autre personne) et la modalité dynamique (la capacité et la volonté, internes au sujet, une propriété de la personne ou de la chose qui agit).

Applique ce cadre à 会/能/可以, et la répartition en trois cesse de paraître arbitraire. 会 et 能 sont tous deux dynamiques, une capacité interne au sujet, mais se répartissent entre capacité-par-apprentissage et capacité-par-circonstance. 可以 est déontique, une permission accordée de l’extérieur. Et 会 fait aussi un travail d’appoint comme marqueur épistémique : 明天会下雨 ne veut pas dire que quelqu’un a appris à faire pleuvoir, mais que le locuteur prédit l’avenir, le même « va » qu’on trouve dans le futur périphrastique du français.

Ce n’est pas juste une façon commode de décrire le vocabulaire. La syntaxe du mandarin elle-même semble encoder cette répartition de façon structurelle, pas seulement sémantique. Le syntacticien Wei-Tien Dylan Tsai a proposé une analyse en couches des verbes modaux chinois, où la modalité épistémique se situe le plus haut dans la structure de la phrase, dans la couche du complémenteur qui porte sur la proposition entière ; la modalité déontique se situe au milieu, dans la couche flexionnelle ; et la modalité dynamique se situe le plus bas, dans la couche la plus proche du verbe lui-même, celle où elle peut sélectionner un sujet réel et actif. Un argument syntaxique distinct, avancé par Hu (2015), va dans le même sens par un autre biais : les verbes modaux épistémiques et déontiques se comportent comme des verbes à « montée », sans véritable lien sémantique avec le sujet, tandis que les verbes modaux dynamiques se comportent comme des verbes à « contrôle », qui exigent un agent réel, capable d’accomplir l’action. Dit simplement : 能 a besoin de quelqu’un qui peut véritablement agir ; 可以 et l’usage épistémique de 会 n’en ont pas besoin, parce que la permission et la prédiction ne sont pas des choses qu’un sujet fait, mais des choses qui lui arrivent ou se produisent autour de lui. La répartition en trois sens et la répartition en trois structures pointent vers les mêmes coutures.

会 : le caractère qui voulait dire « se réunir »

La forme moderne de 会 est une simplification. Son histoire appartient à 會, et l’étymologie que Wiktionary donne pour 會, en s’appuyant sur les reconstructions du chinois archaïque de Baxter-Sagart et de Zhengzhang, fait remonter le caractère à une racine désignant « joindre, se rassembler, se rencontrer, se réunir, correspondre, s’ajuster, comprendre ». Le glyphe lui-même est bâti sur un pictogramme empilé qu’on peut rapprocher de 合 (deux bouches, avec un récipient à nourriture entre elles), lu soit comme « réunir des gens pour discuter de quelque chose », soit comme « poser un couvercle sur un récipient », selon la moitié de l’image à laquelle on donne le plus de poids.

Ce que les sources ne détaillent pas, c’est le passage exact de « se réunir » à « savoir faire ». Aucun dictionnaire étymologique ne pose cette transition phrase après phrase. Mais la racine elle-même est suggestive : « correspondre, s’ajuster » et « comprendre » se trouvent déjà dans la même famille de mots que « se rassembler ». Un sens qui commence comme une convergence littérale, des choses qui se rejoignent, pourrait plausiblement s’étendre d’abord à des choses qui s’ajustent conceptuellement (comprendre quelque chose), puis de là à posséder la connaissance ajustée de comment faire quelque chose. C’est une inférence raisonnable à partir de la racine attestée, pas une filiation documentée, et la version honnête de ce paragraphe est que l’étape intermédiaire manque dans les archives historiques, pas qu’elle n’existe pas.

Le deuxième emploi de 会, prédire l’avenir, repose sur un terrain plus solide. Mandarin Chinese: A Functional Reference Grammar, de Li et Thompson, toujours la grammaire de référence vers laquelle la plupart des linguistes se tournent en premier, décrit 会 comme couvrant à la fois la capacité apprise et la probabilité future au sein d’une seule catégorie cohérente, pas deux coïncidences sans rapport qui partageraient une syllabe. Un article de 2022 paru dans la revue Languages, « Revisiting the Modal Verb huì with an Interactional Linguistic Approach », va plus loin et traite les sens de capacité et de prédiction comme deux facettes d’une même signification sous-jacente : quelque chose va se produire, que ce quelque chose soit un événement futur ou une compétence disponible de façon fiable et répétée. Une fois qu’on le voit ainsi, 我会说中文 et 明天会下雨 ne sont pas deux mots différents qui se ressemblent par hasard. C’est la même idée, appliquée à une compétence plutôt qu’au temps qu’il fera.

能 : l’ours qui n’est pas vraiment là

Ouvre n’importe quel blog d’apprentissage du chinois à propos de 能, et tu tomberas probablement sur une histoire bien nette : le caractère représentait à l’origine un ours, et comme les ours sont forts, le sens aurait glissé de « ours » à « capable » par pure association physique. C’est une histoire satisfaisante. C’est aussi, sur ce point causal précis, ce que les meilleures recherches disponibles ne confirment pas.

La partie graphique, elle, est réelle et bien documentée. La forme de 能 sur les os oraculaires est un pictogramme d’ours : l’étymologie de Wiktionary, citant l’ABC Etymological Dictionary of Old Chinese d’Axel Schuessler, décrit les deux pattes rendues comme une paire de 匕 et le visage stylisé comme 月, et renvoie directement au caractère moderne pour « ours », 熊. Une fois que 能 a été emprunté pour écrire un mot différent, plus abstrait, la langue a eu besoin d’un moyen de continuer à écrire « ours », et 熊 a été construit en ajoutant un élément à 能 (les quatre points en bas, lus traditionnellement comme des pattes ou du feu) pour porter le sens animal. Ce relais entre 能 et 熊, un caractère qui cède sa fonction d’origine à une version modifiée de lui-même, est une paléographie authentique et bien citée.

Ce qui n’est pas bien étayé, c’est la seconde moitié de l’histoire populaire : que « capable » soit un sens vers lequel « ours » aurait glissé. La reconstruction de Schuessler et un article de 2019 de Shuheng Zhang dans Sino-Platonic Papers, « Three Ancient Words for Bear », pointent tous deux dans la direction opposée. Le mot pour « ours » ressemble, sur la base de preuves comparatives, à un emprunt à une langue austroasiatique, apparenté à des mots comme le bɔnɔi du kharia ou le bana du santal. Le mot pour « capable », lui, ressemble à une racine sino-tibétaine héritée, reconstruite par le projet Sino-Tibetan Etymological Dictionary and Thesaurus sous la forme m-nyaŋ (« pouvoir, être capable »), apparentée au tibétain ནུས (nus) et au birman နိုင် (nuing). Deux mots, deux ascendances distinctes, un seul graphe partagé. Si ce récit tient, « ours » n’est jamais devenu « capable » ; un scribe a simplement réutilisé le son d’un caractère existant pour un mot sans rapport, de la même façon qu’un rébus réutilise le dessin d’un œil pour écrire le pronom « je ». Le partage de caractère est réel. Le partage de sens, celui qui ferait une bonne réponse de quiz, est très probablement inexistant.

Le partage de caractère entre 能 et 熊 est de l'histoire authentique. L'histoire de l'ours fort est une bonne hypothèse déguisée en étymologie.

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可以 : la permission qui a commencé comme une possibilité

La composition de 可以 paraît transparente en surface : 可 (« permis, pouvoir ») plus 以 (« utiliser, au moyen de, afin de »). L’entrée de Wiktionary pour ce composé admet honnêtement ne pas avoir de date de formation documentée, et aucune source consultée pour cet article ne peut donner une année précise à laquelle les deux caractères se sont associés.

Ce que la linguistique historique peut offrir à la place est plus précis qu’une date, et plus intéressant. L’étude de Barbara Meisterernst sur le chinois de l’époque Han, « Modal verbs in Han period Chinese Part I: The syntax and semantics of kě 可 and kěyǐ 可以 » (Cahiers de Linguistique Asie Orientale, 2008), passe en revue un vrai corpus de textes de la dynastie Han et constate que 可 et 可以, à cette époque, exprimaient surtout la possibilité radicale, plus proche de « il est possible que » ou « cela peut se faire », et que le sens déontique, cette nuance de permission qui domine aujourd’hui l’usage de 可以 chez les apprenants, restait largement cantonné à la forme négative de la construction, 不可以.

C’est un centre de gravité franchement différent de celui d’aujourd’hui. Un locuteur de l’époque Han qui employait 可以 décrivait plus souvent ce que les circonstances rendaient possible que ne demandait la permission de quelqu’un. Le sens de permission qu’un élève moderne travaille en premier, 我可以走吗?, ressemble moins à la fonction d’origine de 可以 qu’à une spécialisation ultérieure d’une idée plus large sur ce qui est ou n’est pas possible dans le monde. Le caractère n’a pas tant changé de sens qu’il ne l’a resserré, un peu comme « viande » en français désignait autrefois toute nourriture avant de se spécialiser dans la chair animale.

Quatre langues qui font déjà ça

Rien de tout cela n’est propre au chinois. Une fois qu’on sait chercher cette répartition, plusieurs langues familières s’avèrent déjà découper « pouvoir » selon les trois mêmes lignes, parfois en deux mots, parfois en trois.

LangueCompétence appriseCapacité circonstanciellePermission
Mandarin会 (huì)能 (néng)可以 (kěyǐ)
Françaissavoirpouvoirpouvoir
Espagnolsaberpoderpoder
Portugaissaberpoderpoder
Allemandkönnenkönnendürfen

Le français, l’espagnol et le portugais tracent tous les trois exactement la même première ligne que le chinois : un verbe dédié à la compétence apprise (savoir/saber, littéralement « connaître »), séparé d’un verbe généraliste pour la capacité circonstancielle et la permission (pouvoir/poder). Si tu es francophone, tu n’as même pas besoin qu’on t’explique 会 contre 能, tu la fais déjà, cette distinction, chaque fois que tu choisis entre « je sais nager » et « je peux nager », sans même y réfléchir. La phrase test est identique dans les trois langues, et c’est exactement la même que celle que 会 et 能 réussissent en mandarin : si tu as un doigt cassé ou que la piscine est fermée, « je sais nager » reste vrai, alors que « je peux nager » (là, maintenant) devient faux. C’est très exactement le contraste que l’exemple du Grammar Lab illustre avec 我会游泳 face à 我能游一千米, et un francophone n’a qu’à traduire sa propre phrase pour retrouver la frontière.

L’allemand découpe le territoire autrement, et cette différence mérite qu’on s’y attarde plutôt que de la lisser. Können couvre à la fois la compétence apprise et la capacité circonstancielle en un seul verbe, comme le fait le « can » anglais, si bien que l’allemand ne sépare pas du tout la première ligne du tableau, celle où le français, lui, tranche net entre savoir et pouvoir. Ce que l’allemand sépare nettement, en revanche, c’est la permission : dürfen est le mot dédié, formellement correct, pour « avoir le droit de », distinct de können, de la même façon que 可以 est distinct de 会/能 en chinois. L’allemand ajoute une quatrième distinction qu’aucune des autres langues ne rend explicite : wissen, « savoir », est réservé aux faits, et reste grammaticalement cloisonné par rapport à können, qui couvre le savoir-faire. Un germanophone ne peut pas utiliser wissen pour dire « je sais nager » : cette phrase exige können, le même verbe qui couvre « je suis physiquement capable de nager maintenant ». Quatre langues, quatre façons différentes de tracer des lignes dans le même territoire conceptuel, et jamais deux d’entre elles ne les tracent tout à fait au même endroit.

Voir le schéma complet 会 vs 能 vs 可以 dans le Grammar LabLa formule, huit exemples gradués, les erreurs courantes, et un tableau de contraste côte à côte

Voir le modèle complet

Ce dont « pouvoir » est vraiment fait

Mets côte à côte l’étymologie et la typologie de la modalité, et un schéma se dessine qui n’a rien de spécifiquement chinois. La « capacité » n’a jamais été une seule chose. Elle en est au minimum trois : ce que tu as fait entrer dans tes mains ou dans ta mémoire à force de pratique, ce que ton corps et tes circonstances actuelles autorisent, et ce que les gens et les règles autour de toi permettent. L’anglais regroupe les trois dans un seul modal de quatre lettres et laisse le contexte faire le tri ; le français, lui, a déjà commencé à dégrouper, avec savoir d’un côté et pouvoir de l’autre, mais s’arrête avant le troisième découpage que fait le chinois entre 能 et 可以. Aucun choix n’est plus logique que l’autre : une langue qui dit « pouvoir » en un souffle n’est pas plus confuse sur la capacité qu’une langue qui a besoin de trois mots pour ça n’est en train de faire étalage de nuances. Ce sont juste des paris différents sur les distinctions assez fréquentes, dans la parole quotidienne, pour mériter leur propre mot.

C’est aussi pour ça que 会/能/可以 résistent à une fiche de révision unique et bien nette. Le tableau honnête du sujet, c’est : deux étymologies de caractères réelles et bien documentées (la racine de convergence-vers-la-compréhension de 会, l’histoire ours-vers-caractère-emprunté de 能) qui ne livrent pas tout à fait le sens moderne sur un plateau, une étymologie populaire (le « la force implique la capacité » de 能/熊) qui relève quasi certainement de l’explication populaire plutôt que du fait, un rétrécissement sémantique historique (le glissement de 可以, de la possibilité générale vers la permission spécifique) qui va dans le sens inverse de ce que suppose la plupart des apprenants, et une typologie de la modalité, empruntée à la linguistique générale, qui explique pourquoi les trois mots donnent une sensation différente à l’usage avant même qu’on en connaisse l’histoire. Apprendre à choisir entre eux, ce n’est pas mémoriser une règle arbitraire. C’est apprendre à remarquer, dans ta propre langue, une distinction que le français te fait déjà sentir sans jamais te l’avoir fait nommer.

Le moteur de révision FSRS-5 de Merry Mandarin travaille 会, 能 et 可以 comme leurs propres cartes de composants, espacées contre exactement le type de paires de phrases quasi identiques qui font tenir la distinction, plutôt que comme trois entrées de dictionnaire isolées qui disent toutes « pouvoir ». Gratuit à essayer.